J’ai (presque) vu Squid Game – ou l’histoire d’un buzz ?

Série sur Netflix (1 saison, 2021). Casting : Lee Jung-jaeAnupam TripathiOh Yeong-suHeo Sung-taePark Hae-sooJung Hoyeon, and Wi Ha-Joon in Squid Game (2021)

Récemment, il ne vous a pas échappé qu’une série a fait la une de la plupart des médias et sur les réseaux sociaux. Développée et produite pour et par Netflix en Corée du Sud, la série Squid Game a séduit des millions de spectateurs, rendant même difficile l’accès à la plateforme (pour les serveurs et fournisseurs d’accès) et particulièrement en Corée. Il y a eu en effet près de 110 millions de vues en quinze jours. Cette série n’est certes pas comme les autres, elle a bénéficié d’un élan médiatique imparable : les réseaux sociaux et son buzz intergalactique. Il faut dire aussi que les séries asiatiques et spécifiquement coréennes ont la cote auprès des téléspectateurs et consommateurs de Netflix, surtout les adolescents et jeunes adultes (BTS génération). Terminant la série ce soir (que j’ai regardée en coréen sous-titres anglais), voici mon décryptage.

Cette série est déconseillée aux moins de 16 ans. TW : ultra violence, insultes, harcèlement, évocation du suicide, alcool, sexualité, etc.

L’argument-massue : un film qui dénonce les traits pervers de la société coréenne

Il est bien vrai que c’est l’argument majeur des journalistes et des médias,

Pour son créateur, Squid Game est avant tout une critique de la société capitaliste et des inégalités qu’elle produit, comme le film sud-coréen Parasite, Palme d’Or à Cannes à l’unanimité du jury en 2019 et première œuvre non anglophone à remporter l’Oscar du meilleur film en 2020. Squid Game dénonce la perte de repères, l’isolement, les humiliations et le désespoir d’une large part de la population sud-coréenne, et par extension du monde entier. Au-delà du divertissement, la popularité de Squid Game reflète donc une adhésion à son message contre les dérives et les injustices de la société moderne : insécurité galopante, incivilité et criminalité, misère extrême, discrimination contre les étrangers, les femmes ou les personnes âgées, exclusion sociale des « plus faibles », addictions diverses, course à la consommation et surendettement, dépressions et suicides… Chaque personnage révèle une détresse et une forme de fatalité contre laquelle il se sent impuissant.

Article de Françoise Marmouyet, Oihab Allal-Chérif, pour The Conversation, https://theconversation.com/comment-sexplique-limprobable-succes-de-squid-game-170124

Mais décryptons ici au moins les premiers épisodes pour comprendre pourquoi cette série n’est pas originale et reprend un poncif du cinéma et de la télévision :

Il est pour moi ultra paradoxal que ce genre de série s’invite sur une plateforme telle que Netflix qui propose une surconsommation de produits « culturels » sans distinctions autres que des catégories très marketées. En dénonçant les travers de la société de façon aussi choquante, le créateur de la série s’inscrit tout bonnement dans une tradition très vendeuse du cinéma et de la télévision. Le cinéma coréen est connu comme le « Hallyuwood », une industrie qui rapporte déjà beaucoup et qui a toujours servi d’outil de résistance depuis l’occupation japonaise jusqu’à la « dérive » néolibérale. Après la nouvelle-vague du cinéma coréen dans les années 1980, ce dernier s’exporte dans les meilleurs festivals internationaux et fait assez souvent rafler des récompenses et des prix auprès de ses réalisateurs, tels que Park Chan-wook ou Kim Joon-ho qui remportent le Grand Prix pour l’un, la Palme d’or pour l’autre, entre autres !

Beaucoup de journaux ont évoqué l’argument d’une Corée du Sud dépassée par son ultra-libéralisation et blessée encore vivement par la guerre et de sa séparation douloureuse avec le Nord. Néanmoins, si en effet la série prend le pari de s’appuyer sur des jeux traditionnels coréens, pour le reste, il n’y a vraiment pas de vraies propositions créatives. Les spécificités de la Corée du Sud se ressentent mieux dans bien d’autres productions… J’ai personnellement trouvé que tout était écrit et cousu de fils blancs. L’on pouvait deviner qui allait mourir, qui allait rester. Le seul ressort intéressant se trouve dans les liens affectifs des personnages, forcés de développer une sorte de réseau d’amitié et de soutien pour survivre, ce que l’on retrouve aisément dans les références citées par tous les médias : Hunger Games et Battle Royale. C’est donc là que le bât blesse, Hunger Games critique vivement la société libérale et capitaliste américaine par l’ultra-violence, Battle Royale (2000, de Kinji Fukasaku) est un pamphlet d’horreurs et de colère contre la même chose mais au Japon… Ce phénomène est bien connu : c’est le genre de la dystopie. Or, peu de médias parlent de « dystopie » pour Squid Game, comme si cette série ancrait définitivement son contexte dans une réalité qui existerait vraiment…

Toutes ces productions dénoncent un totalitarisme (qui peut porter diverses casquettes), un autoritarisme, l’oppression des populations, le contrôle continu de la société par des caméras, la police, les médias, … et toutes proposent que l’être humain engage un combat à mort et une lutte pour la survie afin de s’extraire de sa situation.

Dans le cinéma coréen, on trouve toujours une certaine propension à la dystopie, à la mélancolie, au vague à l’âme ou à des ambiances et des atmosphères encore bien plus sombres, comme dans Peppermint Candy de Lee Chang-dong, A Bittersweet Life de Kim Jee-woon, The Host de Bong Joon-ho, Snowpiercer (Le Transperceneige) ou Memories of murder du même réalisateur ou A Girl at My Door de July Jung. Beaucoup de films décrivent la mafia et la pègre coréenne, métaphore des situations politiques successives qu’ont vécu les Coréens avec les scandales politiques d’hommes, de femmes et de chefs d’Etat corrompus de 1962 à 2016.

Le cinéma coréen ou plus généralement « asiatique » a produit des critiques violentes de la société bien meilleures, voici quelques exemples :

  • D’abord, Parasite, sorti en 2019, réalisé par Bong Joon-ho et qui filme l’histoire de la famille Kim, une famille pauvre qui fait face au chômage, et dont le fils se rapproche d’une famille très riche… ce qui ne sera que le début d’une escalade d’évènements… menant au pire.
  • Internal Affairs, film produit en 2002 par des Hongkongais a donné lieu à l’adaptation fameuse de Martin Scorsese Les Infiltrés (The Departed) et reprenait une critique de la société par les bas fonds et les institutions (la justice, la police, etc.), dénonçant la corruption et les dérives de la société.
  • Dernier train pour Busan (2016) de Sang-Ho Yeon, film d’action et d’épouvante coréen, qui dépeint la chronique d’une société atteinte par un virus inconnu se répandant en Corée du Sud. Avec l’état d’urgence (ça n’est pas sans nous rappeler notre situation…), les passagers du train KTX se livrent à une lutte sans merci afin de survivre jusqu’à Busan, une ville épargnée. Cette lutte pour la survie est un thème repris par Squid Game.
  • Dans le même genre, Bong Joon-ho a aussi réalisé Snowpiercer (Le Transperceneige), critique acerbe de la société en reprenant le motif de la lutte des classes mais dans un train qui ne s’arrête pas.
  • Le Bon, la brute et le cinglé (2008) : là où Squid Game se démarque c’est dans son côté ‘folie douce’ des personnages, dans l’absurdité des situations. Kim Jee-woon l’avait déjà dépeint dans Le bon, la brute et le cinglé en 2008 en offrant une galerie de personnages tarantinesques.
  • Mother de Bong Joon-Ho (encore lui, en 2010) : dans Squid Game, le réalisateur et le scénariste s’interrogent sur les limites de l’éthique humaine et se demandent jusqu’où pourraient aller les gens pour une raison telle que l’argent. Dans Mother c’est une veuve qui est mise en scène et qui est prête à tout pour sauver son fils et prouver son innocence.

Il est donc souvent question de justice dans les films coréens et dans Squid Game également. Même si la plupart des personnages finissent par mourir, puisque c’est la raison même d’être du film, ils trouvent tous une forme de rédemption dans leur mort sacrificielle, métaphore non subtile de l’être humain aujourd’hui. L’humain enfermé dans une « télé-réalité », métaverse réservé aux riches, ce n’est pas un trope original. Il est déjà bien connu de films comme The Truman Show (1998, de Peter Weir), Runing Man (adaptation du roman de Stephen King par Paul M. Glaser en 1987) ou plus récemment Hunger Games et Battle Royale, comme déjà précisé ci-dessus.

La Corée c’est donc, comme vous le voyez, bien plus que Squid Game… son cinéma compte et sa culture pèse dans le game. (pardonnez ce jeu de mot)

La désincarnation dans Squid Game : une vaine lutte contre les inégalités sociales ?

Contrairement à Hunger Games ou Battle Royale, les individualités sont transformées en nombres (n°1, n°218, etc.). C’est le récit narratif qui permet aux individus de former une étoffe et au réalisateur de développer des personnages. Si Hunger Games et Battle Royale dénoncent ouvertement un gouvernement ou une forme de gouvernement, Squid Game reste plutôt muet sur cela et critique une caste et non un gouvernement. Les VIPs (les milliardaires qui payent pour le jeu) regardant le massacre sont globalement des ‘étrangers’, probablement américains (dans la version originale en coréen, les VIPs parlent anglais) cultivant une forme de xénophobie culturelle antiaméricaniste. Dans Hunger Games, les protagonistes deviennent des « personnalités » de la télévision et des réseaux en travaillant leur image et leur aura tandis que dans Squid Game, si le profil des personnages joue un rôle fondamental dans la sélection et la narration, lorsqu’arrivent les scènes de mise à mort, la dépersonnalisation se complète par cette désincarnation totale qu’est la disparition de la photo de profil sur l’écran géant.

La désincarnation dans Squid Game prend une allure bien plus cruelle que dans Hunger Games et Battle Royale puisque les jeux sont des jeux d’enfants. Les personnages de Squid Game subissent également une désincarnation à la base même de la série : ils sont au départ des personnages qui n’existent même plus pour la société, endettés, alcoolisés, corrompus, enfouis dans un labyrinthe de problèmes familiaux, leur seul solution semble être la mort. Et là où Hunger Games est composé d’un univers divisé en districts, Battle Royale est divisé en groupes d’élèves. Squid Game, quant à elle, ne repose que sur des individualités profondément opposées les unes aux autres.

Dans Hunger Games et Battle Royale, les jeux se tiennent sur des terrains rappelant des zones militaires et des combats armés en pleine nature. A l’inverse, Squid Game reprend l’image de la cour de récréation, des espaces exigus, clos et volontairement artificialisés pour ressembler à des plateaux de télévision.

L’esthétique de la série : du rose, du rouge, du vert, du jaune…

Dans Squid Game, c’est finalement l’esthétique qui prime et qui reste la plus parlante. C’est pour moi l’élément le plus réussi de la série. On y retrouve des codes couleurs fixes, uniformisées et un décor enfantin, renvoyant à l’innocence de la poupée géante l’image d’une Corée qui s’est laissée berner par des billets comme des jouets ou des marionnettes.

Cette esthétique infantilisante, ou enfantine, c’est selon, se retrouve également dans des jeux vidéos comme Fortnite. Etonnamment, la série reprend des couleurs utilisées comme argument marketing sur de nombreux jouets et jeux, allant de jeux de téléphone mobile (Candy Crush) à la poupée. C’est une esthétique qui est censée pousser à la vente de produits dérivés, ce qui constitue un contrepied que le réalisateur utilise pour critiquer la société coréenne très portée sur cette « candy-crushisation » et sur l’ « américanisation » de sa jeunesse (cf. les clips de K-Pop des BTS, article ici et ici).

Le cinéma coréen a aussi développé un imaginaire caractéristique, tourné vers le fantastique, la dystopie, mais en restant toujours installé dans réalisme formel et travaillé, reposant sur des décors souvent identiques : paysages urbains, maisons traditionnelles, etc.

Dans le contexte du cinéma national, le mot « réalisme » fonctionne longtemps comme un critère suprême d’évaluation d’un film. D’où la prétention répandue de n’importe quel cinéma coréen à un certain « réalisme ». Comme le rapporte à juste titre Antoine Coppola : « La plupart des historiens coréens font de la recherche du “réalisme” une caractéristique de leur cinéma national, quelque chose qui serait propre à “l’esprit coréen” 

Lieux et imaginaires dans le cinéma d’auteur coréen de Yun Yeong Lee, dans Sociétés 2013/4 (n° 122), pages 17 à 31

Le réalisme a par ailleurs fréquemment l’apparence de la violence banale ou malsaine, décuplée dans des films ou des séries tels que Squid Game. Ce sont des oeuvres qui mettent en scène des personnages ambivalents, voire ambigus, dont on ne sait jamais de quel côté ils pencheraient si la situation se retournait contre eux, ce qui ne rentre clairement pas dans les codes du cinéma hollywoodien par exemple, qui reprend presque toujours un univers très manichéen aux symboliques bibliques du Mal et du Bien. Malgré cela, on y retrouve la figure emblématique de l’enquêteur, la figure paternelle, la figure maternelle, la figure fraternelle, mais toutes ces positions sociales sont vite contrebalancées et moquées dans Squid Game.

Pour les Coréens, point de grand Mal point de grand Bien, tout est intrinqué, et si vous vous êtes endettés et si vous vous êtes mis à tuer, ce n’est que la conséquence d’une série d’actions, d’évènements dans votre vie qui vous ont mené à cela et vous n’êtes qu’un maillon d’une grande chaîne de manipulation. Ce discours est très simplifié et plaît beaucoup en ces temps covidés… le complotisme ambiant rabat toujours la faute sur le capitalisme, le néolibéralisme, les grandes firmes (pharmaceutiques notamment), les chefs d’Etat et les milliardaires. Squid Game ne fait pas autre chose que dénoncer ces travers-là sans aller véritablement plus loin.

La mise en scène est très standardisée, alimentée par des retours en arrière, la caméra est terriblement statique et lente alors même qu’on sent la steady-cam portée à l’épaule. Le décor, très travaillé, vient remplir les vides d’une construction narrative très linéaire et répétitive. Pour résumer, la série fait très « studio » et carton-pâte, servant plus de plans serrés sur les visages qu’ayant de véritables ambitions réalistes.

Autre part importante du film dans sa pierre à l’édifice du melting-pot culturel de Netflix : amener des acteurs et actrices inconnus sur le devant de la scène. Le casting est excellent et il n’y a rien à redire à la direction d’acteurs. Au sein d’un groupe soudé pourtant composé d’individus opposés par leur situation de nécessité, le réalisateur parvient à créer une sorte de fiction familiale où les liens se resserrent à mesure que l’intrigue avance mais où la mort semble l’inéluctable quotidien de ces personnages. A la mode du cinéma américain et de ses super-villains, Squid Game met en avant des antihéros et des antagonistes forts.

Entre vision tragique et esprit de contestation, Squid Game vient faire d’intéressantes propositions qui semblent s’effacer net dès lors que la série apparaît sur une plateforme telle que Netflix. Objet d’autoconsommation et de surconsommation, la série est déjà devenue une valeur sûre pour les produits dérivés à venir. Son esthétique se vend et s’étale partout. (cf. Business Standard)

Pourtant, cet objet-sériel qu’est Squid Game réussit le pari de confronter la société de consommation à sa propre perversité, ceux et celles qui regardent, ceux et celles qui refusent de regarder, nous tous et toutes, sommes les sujets propres de la série. La violence sert ici de catharsis, elle est bien utile même si pas nécessaire pour parler universellement à l’entièreté du monde. Dans ce contexte, le jeu n’est qu’un prétexte et non un réel miroir de la société.

En gros, Squid Game n’apporte rien de nouveau sur la planète, comme nous venons de le voir, mais contrairement à ses prédécesseurs oscarisés et palmés, la série a bénéficié d’une plateforme à l’audience exponentielle et à une rapide diffusion grâce à la portée des réseaux sociaux et au buzz médiatique.

Je suis donc plus que mitigée, autant dire même que finalement, amatrice de cinéma coréen que je suis, plutôt fan de Hunger Games et ayant trouvé Battle Royale très réussi, Squid Game n’a pas su me convaincre du tout. Squid Game : ou la grande illusion ?

Sources :

Signé Tassa