Le Voleur de Bicyclette (Ladri di biciclette) 1948 

Le Voleur de Bicyclette (Ladri di biciclette) 1948 de Vittorio de Sica.
Cet article a été écrit en 2019. Il s’agit d’une republication. Bonne lecture !

J’ai vu en italien, version originale, Le Voleur de Bicyclette, et peut-être que je suis passée à côté de quelques nuances dans cette magnifique langue, cependant j’ai adoré ce film. Quand je dis « adoré » c’est que je l’ai trouvé fort esthétiquement, moralement et artistiquement parlant.

Commençons par le début. J’ai regardé ce film parce que j’ai enfin repris le temps d’assumer ma part cinéphile et que l’agrégation d’histoire, cette année, demande un travail sur la culture et les médias (cinéma, donc) à travers le prisme de l’Amérique et de l’Europe post-1945.

1948. A la sortie de la guerre, les choses bougent rapidement. Passés l’euphorie de la victoire et les chants de joie et les hymnes à la paix, l’on se rend compte en silence, du mal qu’ont fait les représailles contre les ennemis, les traîtres, et l’on se rend compte des nouvelles dérives sociétales possibles.

Le cinéma se veut une sorte d’alerte, de constante analyse de la société. Vittorio de Sica né en Italie en 1901 est un artiste qui évolue au fil des années, pendant la guerre et après guerre, laissant une trace indélébile dans le cinéma italien. Dans  Sciuscià, en 1945 il évoque déjà la fin de la guerre et dénonce la pauvreté, filmant les rues et les enfants pauvres de Rome.

Dans Le Voleur de Bicyclette, il s’attaque encore à l’enfance et à la pauvreté mais le sujet, c’est la bicyclette.  Le film est « néoréaliste » jusqu’au bout des doigts. La caméra fait des plans sur les visages, inquiets, en colère, la caméra court après les personnages, après la bicyclette, fait de longs travellings et des plans d’ensemble magnifiques, mais toujours dans la rue, longeant les trottoirs, ou avec les familles dans leur logis. Le décor n’est jamais grandiloquent, jamais théâtral, ou esthétique.

1. Dénoncer la pauvreté en Italie

C’est l’histoire d’un père de famille qui parvient à trouver du travail, jurant qu’il possède un vélo pour pouvoir exécuter sa tâche quotidienne: coller des affiches dans les rues de la ville. Sa famille est modeste, il a une femme qui se tue au travail, un bébé et un fils, qui travaille à une pompe à essence.

Les premières scènes pourtant, ne montrent pas le désarroi de cette famille, elles prennent le parti de l’optimisme: le mari achète une bicyclette contre des gages et il devient presqu’un héros, comme si le vélo devenait une sorte d’appendice de sa personne, essentiel à son fonctionnement et au futur de son foyer. Une critique du matérialisme ?

La pauvreté saute aux yeux malgré tout. Et lorsque le père se fait voler sa bicyclette dans la rue, le voici démuni, encore plus qu’il ne l’était, presque nu et honteux de rentrer chez lui.

Cette société est aussi celle du « chômage » après la Seconde Guerre Mondiale.

2. Montrer les rues, la vie du « petit » peuple

Tout au long du film, on suit les protagonistes (surtout le père et son fils) à travers les rues italiennes et la caméra filme au plus près le déroulement de la vie dans la rue. C’est prétexte à montrer autre chose que les grands salons des aristocrates. On y voit les hommes surtout, tandis que les femmes restent à proximité de leur maison ou dans la maison. Cette exclusion est marquée aussi par la scène dans les toilettes pour femmes. La caméra montre aussi les visages graves et pieux lors d’une messe où la soupe populaire est donnée et les hommes rasés gracieusement. L’automobile dans la rue, fait presqu’office de figure agressive et inutile.

3. La culture de masse et l’industrialisation

Vittorio de Sica dénonce sans pointer une arme sur ce qu’il critique. Il observe d’ailleurs, plus qu’il n’analyse. 

Les affiches collées par le père sont des affiches de corps féminins, de stars hollywoodiennes, signe de l’américanisation de l’époque. Un autre regard, subtil, montre les nombreux transports utilisés dans la ville, le vélo, le tramway ou « trolley ». Tout est « uniformisation » des corps, des pratiques. Les travailleurs font la queue « en masse » pour rentrer chez eux par les transports en commun, les habitants quittent le spectacle ou le marché  par dizaine à dos de vélo. Un autre clin d’oeil à cette culture « de la masse »  est particulièrement intéressant : c’est la scène où le père cherche sa bicyclette dans une sorte de ‘casse’ à vélos où on les répare et les revend, entiers ou en pièces détachées. Cette scène est magnifique, car le père veut reconnaître sa bicyclette parmi tous les modèles présent, mais il est vite noyé par la présence d’un trop grand nombre d’entre eux, et par toutes les pièces, sonnettes, guidons, engrenages, caoutchoucs, selles, qui l’entourent. Il ne peut donner que la plaque d’immatriculation de son vélo, comme identité de celui-ci et comme preuve. 

Dans cette scène, l’uniformisation de la société, l’industrialisation galopante de cette dernière est dénoncée. La bicyclette a toujours existé mais elle est devenue un instrument, un outil pour le travail. Tandis qu’il fut un temps où elle n’était qu’un objet de loisir et d’oisiveté, d’amusement. La scène le rappelle d’ailleurs, évoquant l’enfance, lorsqu’un marchand essaye de tenter le jeune fils avec le bruit d’une sonnette pour vélo.

Ces pièces détachées de bicyclette sont aussi une métaphore de ce qu’est devenu l’être humain aux yeux du réalisateur : une pièce de la chaîne de production dans l’industrie, jetable ou corvéable à merci.

4. La société devenue trop sérieuse, a quitté l’enfance

Après l’effort et la souffrance de guerre, la société semble avoir atteint une sorte d’âge adulte, où l’insouciance des premiers temps a disparu. Le père est cette figure de l’adulte, justement « défigurée » par le vice. La colère le mène en effet à considérer le vol d’une bicyclette à son tour.

Mais il est aussi une figure de l’enfant à qui l’on aurait volé son jouet…

L’enfant quant à lui est transformé en adulte de la manière la plus abrupte qui soit. Depuis qu’il travaille à une station d’essence, le visage poussiéreux et noir de crasse, tandis qu’il court après son père pour l’aider à retrouver son vélo et qu’il voit le caractère de ce dernier changer au fur et à mesure de sa recherche. Quelques scènes viennent, en vaines tentatives, rappeler au spectateur attentif, que l’enfance n’est pas loin, notamment lors de la scène du restaurant, où l’enfant rêverait bien d’un plat aussi copieux qu’un autre garçon de son âge dans la même salle, mais apparemment issu d’une famille plus aisée.

5. Une société qui pardonne et ferme les yeux

C’est ce que veut raconter Vittorio de Sica. Là où, peut-être, il dénoncerait ceux qui s’en prennent physiquement et violemment aux plus démunis, à la manière d’un Victor Hugo avec ses Misérables, Antonio Ricci, le personnage du père dans le film, est le Jean Valjean de de Sica. Sa condition explique son geste final et in fine excuse le geste du voleur originel de la bicyclette. 

De Sica filme une société du désespoir, qui dans un cercle vicieux, ne parvient jamais à sortir de la pauvreté mais qu’il veut réhabiliter, mettre en valeur.

Ce qu’il raconte a bien plus d’impact social que La Dolce Vita par exemple, qui se voulait intellectuel, avec un parti-pris esthétique, sans ton moralisateur évident. Ici c’est le contraire, l’esthétique c’est la simplicité et le dénuement et la morale pèse lourdement sur le générique de fin.

A voir !

Signé Tassa