Elle l’adore et Jusqu’à toi : les caractéristiques du cinéma français [cinéma]

Continuons notre enquête sur le cinéma français avec deux films totalement dissemblables. Elle l’adore de Jeanne Herry, et Jusqu’à toi de Jennifer Devoldère. Vous noterez cette fois (oui, oui, prenez des notes avec vos petits stylos là, je vous vois !), qu’il s’agit de deux films réalisés par des femmes. C’est qu’on peut dire que ça nous enlève une épines du pied ! Je vous explique pourquoi ?

Qu’est-ce que le cinéma français a de si particulier par rapport au cinéma US (entre autres) ? C’est la question qui traverse ce billet de blog plus inopiné qu’un cheveu sur la soupe. Selon moi, le cinéma français a deux caractéristiques principales :

– c’est un cinéma très écrit, élaboré, qui prend sa racine d’un cinéma d’auteurs, fier des ses années Nouvelle Vague, parmi lesquelles Tirez sur le pianiste, Pierrot le fou, Godard, Truffaut, les films noirs de Melville et ceux de Chabrol. À l’écran, cela donne des figures sombres, souvent torturées, des visages pâles (littéralement), accusant le coup, des murmures, des fenêtres avec des rideaux le matin, une odeur de vrai café… Le type de cinéma parodié chez les Inconnus. C’est un cinéma de l’ombre et de la nuit. Imaginez Elle l’adore l’histoire d’une star de la chanson qui se dispute un soir avec sa femme et qui subitement la tue. Il (Laurent Lafitte) demande alors à sa plus grande fan (Sandrine Kiberlain) de l’aider à dissimuler le corps. Dans ce type de récit, il est important que le tout soit amené par des femmes, la cinéaste d’abord qui filme le visage de Laurent Lafitte se parer du masque de la culpabilité, de la masculinité toxique, rongé à jamais par les remords, et l’héroïne ensuite, Sandrine Kiberlain, qui joue si justement qu’on dirait qu’elle était là et qu’elle a tout vécu. L’intrigue d’un thriller purement français a plusieurs points très peu investigués par les Américains : la réalisatrice doit perdre du temps à filmer les acteurs en plan fixe, le regard perdu dans le vide, la larme à l’œil. C’est qu’il y a un sentiment de devoir retranscrire ces moments où il ne se passe rien à part la chaos des pensées. Ça c’est très français. Deuxièmement, la réalisatrice filme les engueulades à la française, ça aussi on aime, car elles sont souvent teintées de passion, ces engueulades. Trêve de plaisanterie. Dans Elle l’adore l’enquêteur est torturé, déprimé (Pascal Demolon, toujours très bon!), le tueur aussi. Au milieu de cela, une innocente est impliquée et joue des coudes pour se sortir d’un inextricable cauchemar. Les acteurs sont formidables dans le film de Jeanne Herry. Sans leur présence, son film n’aurait que peu de goût, ou alors, celui insipide d’une boisson caféinée après un homicide involontaire le matin. Les visages contiennent la violence, la tristesse et pourtant il se dégage un truc presque comique de la situation. Sandrine Kiberlain n’est jamais meilleure que lorsqu’elle incarne une femme influençable, qui petit à petit prend de l’assurance, esthéticienne la journée, fan le reste du temps. Si le pitch est terrifiant au départ, surtout dans ce qu’il implique, la réalisatrice s’en sort plutôt pas mal, avec une pirouette. Ce n’est pas le film de l’année. Mais il nous indique aussi que le cinéma français ne termine jamais à l’américaine. Vous ne trouverez pas souvent de fin moralisatrice dans le thriller français. Non, vous aurez toujours une fin ouverte, où les protagonistes partent soit encore plus torturés qu’avant, soit libérés de leur propre fardeau. On est pas le pays de la liberté pour rien, tiens.

– Deuxième grande caractéristique du cinéma français : il est souvent franco-parisien. Tout ce qui sort de Paris est un autre genre de cinéma, le cinéma provincial. Le cinéma qui se déroule à Paris constitue un microcosme grouillant de vie, d’immeubles hausmanniens et de cafés-pains au chocolat, le reste de la France s’intéressant plutôt à la chocolatine apparemment. Ah Paris ! PARIS ! Ce Paris des films cultes, ce Paris poussif dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, ou romantique dans Paris, je t’aime de Klapisch, le Paris des Quatre cents coups, le Paris désirable de Ratatouille. Le film Jusqu’à toi de Jennifer Devoldère nous y emmène justement. Elle nous raconte l’histoire d’un jeune américain qui remporte un voyage à Paris grâce à un jeu sur une canette. Sa compagne ne l’accompagnant pas (déception amoureuse), il embarque tout seul pour la capitale française et perd sa valise. C’est Chloé jouée par Mélanie Laurent, une inconnue, qui récupère sa valise chez elle. Comme je fais partie des aficionados du cinéma, oui j’ai dit aficionados, cela signifie forcément que je fais partie des gens qui ont un jour été abonnés à un magazine de cinéma, … comme je fais partie de cette entité de gens complètement cinéphiles (c’est une maladie), j’aime beaucoup Mélanie Laurent (et là j’entends crier les foules d’indignation). Bref. Dans Jusqu’à toi, petite romance naïve et limite cul-cul la praline, ne subsiste aucune prétention cinématographique autre que nourrir le genre de la comédie romantique. La réalisatrice réussit très bien à nous faire croire en ce couple qui durant tout le film ne se connaît pas et ne se rencontrera presque jamais avant la fin de l’intrigue, du moins uniquement par l’entremise d’une valise et de son contenu. En soi, c’est très poétique. C’est cela en fait, le cinéma français. Ce n’est pas le cinéma lourdingue qui imite les États-Unis, vous savez le meilleur ami gay qui veut que l’héroïne couche avec tout le monde pour se décoincer?… Ce n’est pas non plus le mec forcément virile qui sait ce qu’il veut. Dans Jusqu’à toi tout est inversé, tous les êtres sont doués de sensibilité et hésitent (beaucoup, du coup c’est un peu longuet et chiant mais bon…). Les personnages secondaires sont peu nombreux mais attachants comme la regrettée Valérie Benguigui, excellente dans son rôle de voisine. Le film est poétique, oui, car il se rapproche du cinéma de Michel Gondry. Je pense d’ailleurs que Jennifer Devoldère s’est inspirée de Gondry avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind, entre autres. Et comme moi, je suis archifan de son cinéma, … ben j’ai fondu que voulez-vous ?! La French touch dans le cinéma c’est donc un cinéma romantique, un peu désuet, délaissé aujourd’hui par la vulgarité à l’américaine (qu’on s’entende bien je suis aussi fan de la vulgarité à l’américaine…). C’est un cinéma qui reprend les codes de la romance sans qu’aucun des protagonistes ne se croise tout au long du film : Serendipity avec Kate Beckinsale, Entre deux rives avec Sandra bullock, Nuits blanches à Seattle et mon favori Vous avez un mess@ge de Nora Ephron… (je suis calée dans ce genre de films). Ce type de scénario offre l’avantage de mettre en avant de manière équilibrée les deux protagonistes du futur couple (c’est ce que je reprochais au très mauvais film sur le divorce dans un de mes derniers billets).

Finalement, le cinéma français contient une sorte de magie très à-la-francaise, oscillant entre absurde et noirceur poétique. C’est un cinéma du détail, moins matérialiste, plus attentionné envers les personnages, plus lent et plus symbolique. Je recommande Elle l’adore et Jusqu’à toi, qui, malgré leurs défauts intrinsèques, se regardent avant tout parce qu’ils sont des films français, réalisés par deux femmes talentueuses.

Tassa, chroniqueuse cinéma à ses heures perdues pour vous servir.