Brittany court un marathon et le moule Netflix [cinéma]

Depuis 2018, fait notable : il n’y a jamais eu autant de séries et de films qui rentrent dans ce qu’on pourrait appeler un moule à la « Netflix ». Ça n’a strictement rien à voir avec les moules à brioches ou les moules à kouglof alsacien. C’est plutôt un moule brandi par les réacs, que je vais m’empresser de vous rapporter avec fierté pour avoir décrypté la pensée uniforme des gens de la droite bien pensante :

– un moule Netflix c’est : un film ou une série avec une femme forte, de préférence racisée (enfin légèrement bronzée ça fait déjà tout un pataquès), avec des amis LGBTQIA+, une histoire de sexe et de problèmes de domination sociale.

Ce moule tend à livrer une vision uniformisée du cinéma et des séries, répondant à un carnet de route ou à une charte, et qui ne mènerait plus au seul désir de créer une forme artistique ou esthétique pure, mais qui amènerait plutôt à créer une forme de représentativité bienveillante (positive) et purement moralisatrice.

Ma question étant : comment améliorer la représentativité du cinéma sans tomber dans les clichés ?

Trailer du film Brittany court un marathon.

De ce moule Netflix, on a vu naître des tas de films avec de la diversité (entendez « raciale » et « sexuelle » aux États-Unis) et des sujets plutôt imaginatifs qui sortent des sentiers battus.

Intégrer la diversité [de sexe, de genre, de race, de classe, de corps] au cinéma ne signifie pas forcément que cela donne quelque chose d’impeccable, d’éthique et de respectueux, il n’y a qu’à voir Mulan (le film) ou Pocahontas pour s’en convaincre.

Malgré l’originalité de séries comme Sex Education, ou This Is US, certaines autres propositions se sont abîmées dans la spirale des projets budgétisés pour entrer dans un moule et devenir un produit de plus à consommer puis à jeter. Quelques exemples : Thunder Force est une horreur sans nom avec un demi scénario en guise d’intrigue, servi pourtant par une excellente Melissa McCarthy tombée dans la caricature et un Jason Bateman qui ne sait pas trop ce qu’il fait là, le film met beaucoup de temps avant de proposer des gags intéressants. Néanmoins le film casse les codes, du point de vue du physique des actrices, de la diversité et de l’inclusivité. L’arnaqueur de Tinder est tourné à la scie sauteuse, documentaire inclusif de l’ère post- Me Too, censé dénoncer les méfaits d’un serial lover toxique, violent et dangereux, ayant arnaqué des centaines de femmes, le ton n’y est pas juste et tombe dans le sensationnalisme alors même que les femmes sont interrogées et auraient dû avoir toute leur place dans ce documentaire. À tous les garçons que j’ai aimés est l’adaptation d’un roman Young adult, s’il visibilise enfin des acteurs issus de la diversité, notamment asiatiques, il n’y a pourtant pas l’étincelle ni de la tendresse ni de la sincérité, puisque le film retombe dans des clichés difficiles à encaisser. La même chose avec Senior Year, ou Rebel Wilson décide après un long coma de revivre ses années lycée alors qu’elle a vingt ans de plus. Si le film part d’une bonne intention, interroge notre rapport au temps et au vieillissement, le film échoue sous la vague des blagues potaches, cul-cul, vulgaires et parodiques, rendant hommage parfois à La revanche d’une blonde, et à d’autres films américains, sans jamais effleurer du doigt leur essence et ce pourquoi ils existent. (Voir ici ma chronique sur La revanche d’une blonde).

En 2018, Netflix avait lancé I Feel Pretty avec Amy Schumer, qui portait malheureusement des prothèses pour se travestir en personne obèse et réapparaître mince pour le reste du métrage… le film avait fait un scandale m, car il était plein de clichés aberrants.

Amazon Prime et d’autres plateformes de streaming se sont mises à proposer le même type de contenu. Et Brittany court un marathon en est un excellent exemple. Le film raconte l’histoire d’une jeune femme qui est alertée par son médecin de sa surcharge pondérale. Il lui indique que son obésité pourrait l’embêter et devenir morbide. Elle décide alors de se préparer pour courir le marathon de New York. Si j’ai accroché dès le départ au film grâce à des dialogues et des personnages hyper attachants [et même mon compagnon Arnaud a aimé le film], il fallait que j’en fasse une analyse approfondie.

Des dialogues qui font mouche

« Si je comprends bien vous voulez que j’élimine de mon corps le poids d’un chien de travail, c’est ça ? »

Mais des dialogues qui blessent… personne n’est jamais logé à la même enseigne et pourtant, le conseil du médecin à Brittany est de perdre au moins vingt kilos, sans réfléchir à l’impact qu’une telle recommandation pourrait avoir sur le psychisme et notamment vis-à-vis des TCA-problèmes alimentaires (anorexie, boulimie) qu’on peut développer après ce type d’avertissement.

La comédienne Jillian Bell est sincère à l’écran, malgré le fait qu’elle semble porter des prothèses au début du film pour accentuer son obésité, ce qui n’est apparemment pas le cas puisque l’actrice a pris et perdu 20kg pour le tournage. Un effort louable mais qui n’empêche pas se se demander si ce changement corporel était nécessaire. Le film est librement adapté d’une histoire vraie.

Un sujet trop important…

L’obésité touche des millions d’Américains et est l’une des plus grandes épidémies de tous les temps. Surfant sur le feel-good movie avec l’héroïne qui déteste tout le monde et ne se sent pas bien dans son corps mais se retrouve sauvée par ses amis et sa voisine, le film ressemble à un Bridget Jones entièrement tourné vers la problématique du corps, sans en détourner le regard. Les clichés sont là, mais le script s’attaque aux préjugés du surpoids et du problème de l’entourage, de la classe sociale et de la vie affective.

Si on creuse un peu, j’avoue qu’on dirait un film propagandiste, commandité par Michelle Obama dans sa croisade contre l’obésité. Toutefois, si on est concerné ou si l’on a été concerné par le surpoids ou l’obésité, on sait que peu de films parlent vraiment de ça.

Le côté dérangeant et questionnable nous taraude jusqu’à un dénouement très convenu (une fin à l’eau de rose). Les décors ressemblent à tous les décors de films à la mode dans les comédies US. Des maisons en briquettes rouges de New York. Des parcs. Des gens dans les carrefours. Des boissons à emporter. Le culte du corps. L’Amérique quoi. L’intrigue interroge la raison de l’obsession de Brittany pour le marathon, obsession qui selon le film s’avère maladive, et qui finalement la conduira à se dépasser elle-même. De fait, l’Amérique chrétienne délivre trop souvent ce même genre de message : être l’acteur/actrice de sa propre transformation/transfiguration. Il s’agit là d’un soft power moralisateur qui est fréquemment le fondement des blockbusters américains.

Des clichés problématiques

On notera quelques très gros problèmes du film :

– Faire des films sur la grossophobie et les problèmes d’obésité devrait être réservé à ceux et celles qui le vivent au quotidien, pour livrer un regard équilibré et sincère. Jillian Bell, l’actrice principale, a certes connu la surcharge pondérale, mais elle est tout de même proche des standards de beauté hollywoodiens, par ses formes rondes et ses cheveux blonds. Qui plus est, le film a été réalisé par un homme svelte, Paul Downs Colaizzo, également scénariste, auteur et producteur exécutif…

– On pourrait même pousser le paradoxe du film encore plus loin : il n’y a quasiment aucune personne grosse dans le film (si ce n’est deux personnages secondaires). Et aussi : doit-on forcément présenter les films avec des personnes en surpoids qui ont précisément des problèmes liés à leur poids ? Est-ce que vous comprenez ce que je veux dire ?

– La colocataire de l’héroïne du film est asiatique. Elle est vue, comme dans la plupart des séries et des films telle une femme colérique, fêtarde, à la sexualité débridée, jalouse et plutôt pétasse. Je peux vous faire une liste d’œuvres dans lesquelles les Asiatiques sont ainsi dépeintes ! Un cliché navrant, loin de l’autre cliché de la femme taiseuse et soumise.

– Il y a encore un ‘meilleur ami’ gay. Bon. Est-ce qu’on pourra sortir un jour de cette caricature et mettre les personnes LGBTQ+ sur un autre plan (au premier plan par exemple) que « le meilleur ami gay »… ?

– Le film est hyper validiste : c’est-à-dire qu’il suppose qu’il faut connaître le dépassement de soi et la réussite pour pouvoir rebondir et se transformer soi-même. Or, ce n’est pas donné à tout le monde de participer au marathon de New York. C’est d’ailleurs bien expliqué dans le film, il faut de l’argent, des sponsors, il faut investir en préparation (payer les cours de sports, le coaching, etc.). Et toutes les personnes, en surpoids, obèses ou non, ne peuvent pas courir un marathon (petite pensée aux personnes à mobilité réduite ou handicapées).

– Le film contient quelques autres clichés moins visibles : le personnage le plus moralisateur qui fait office de « voix du père / voix de la sagesse » est un homme noir. Le film réfute l’idée que les personnes obèses soient vues comme feignantes mais rejette ce défaut sur les épaules d’un autre dans le film : le protagoniste d’origine indienne (joué par Utkarsh Ambudkar) qui entretient une relation avec Brittany.

Pour finir, le film présente des personnages attachants et on ressent une véritable empathie vis-à-vis de Brittany. On comprend sa colère et sa motivation. Le long métrage a l’avantage de proposer un casting assez diversifié (en tout cas plus que 90% des films hollywoodiens).

S’il faudrait plus de films qui permettent d’assumer qui on est vraiment dans le corps qu’on a vraiment, le cinéma pâtit d’une grossophobie latente. Ce qui est fort dommage, car l’obésité étant morbide, elle n’est presque jamais traitée de manière éducative au cinéma sans que le film en devienne gênant et grossophobe. Brittany court un marathon est par conséquent un échec. S’il est plaisant à regarder pour ce qu’il est, une comédie romantique, il contribue encore une fois à alimenter les clichés grossophobes et sexistes, car il existe encore très peu de films sur ce sujet pour les hommes (il y avait eu Just friends en 2004 avec Ryan Reynolds, mais c’était franchement pas terrible, et ultra grossophobe).

Sur ces sujets là, on note également le film des frères Farrelly L’Amour extra-large (2001) (plutôt pas mal !), le dessin animé en 3D Wall-E pour un clin d’œil vers le futurn trop sédentaire (2008), ou encore par la dérision avec Shrek (2001), l’insipide Forte (2020) avec Melha Bedia et Valérie Lemercier (un échec total… malgré l’excellent casting). Mon conseil : Precious (2009) de Lee Daniels avec Gabourey Sidibe, adapté du roman de Sapphire (et il ne s’agit pas d’une comédie mais d’un drame poignant).

Une chronique plus positive que la mienne sur Brittany court un marathon : https://www.ledevoir.com/culture/cinema/561623/brittany-runs-a-marathon-prise-en-main

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