La nostalgie de la cassette

Écoutez, aujourd’hui me voici replongée dans les tréfonds de mon enfance, juchée entre les années 1991 et 1998, date d’apparition du DVD, signant l’arrêt de mort de la cassette VHS. En lisant cet article, qui écrit que la cassette revient à la mode, j’ai eu envie de rédiger ce petit manifeste de la cassette.

Très jeune, je ne regardais pas trop la télévision, même pas du tout. Mais j’avais le droit, nous avions le droit, à la cassette VHS. Faire ressurgir les souvenirs de cassettes c’est comme faire de la sociologie : voilà que dresser la liste des premières références culturelles sur bande magnétique devient une pratique réflexive et introspective. Quelles furent mes premières expériences télévisuelles ?

D’abord, commençons par la machine : le magnétoscope, sorte d’appendice exubérant de la télévision, qui déjà se suffisait à elle-même dans son côté brut de décoffrage, surtout si vous aviez une télévision à tubes cathodiques avec antennes en sus. Avoir des cassettes constituait un luxe dans un foyer. Le magnétoscope coûtait cher, il restait un rêve inaccessible pour nombre de domiciles munis de télévision. Au départ, le magnétoscope fonctionnait bien chez nous, puis dans les années 2000, après avoir regardé 100 fois les films de De Funès et My Fair Lady, force est de constater qu’on ne parvenait plus à faire marcher la bête. Il nous fallait un artifice pour atteindre le bouton d’allumage, cassé : nous utilisions un coton tige afin de ne pas risquer le court circuit et l’électrocution.

Dans mon souvenir, les premières cassettes auxquelles nous avons eu le droit étaient des dessins animés éducatifs et divertissants. Quelques cassettes en anglais pour apprendre la langue de Shakespeare, à base d’enfants se jetant la balle à distance en récitant les couleurs : blue, yellow ! Nous avions aussi le droit, comme tant d’enfants archétypes de l’occident, à nos classiques Disney. Très peu, pour ne pas dire, pas tant que cela. Je me souviens encore avoir rayé la cassette de Cendrillon, car j’adorais la chanson Chante, cygne chante, attirée comme une mouche par cette orpheline de mère et de père, jetant des graines à des poules et parlant à des souris vêtues de guenilles. Les premières expériences audiovisuelles furent assez ringardes. On regardait les spectacles de Chantal Goya en chantant Au revoir monsieur le professeur et en pleurant lors de l’apparition du soulier magique. J’ai tellement regardé la cassette qu’elle a fini par ne livrer que des pailettes noires et blanches à l’image. Je me souviens encore de la durée de vie très limitée des cassettes. Au bout de 10-20 visionnages, la bande commençait déjà à vieillir. Je me souviens du bruit du rembobinage de cassette automatique, et les blocages de la bande qu’il fallait rembobiner à la main, telle une sorte de bourrage papier de nos imprimantes. On a eu le droit aux meubles à cassette. Forme disgracieuse du meuble à CD. Des cassettes de 60min à 180min… peu de gens avaient la chance d’avoir la cassette de 5 heures de capacité vidéo. Une cassette coûtait chère, des dizaines de francs (entre 10 et 20 francs)… sur ces K7, on regardait Henri Dès, gratter sa guitare devant des enfants et faire marrer la salle en évoquant du pipi ou du caca, c’est selon. Nous avions aussi quelques animations larmoyantes (et pourquoi tant de cruauté à montrer aux enfants ?), de Bernard et Bianca à Casper le fantôme en passant par d’autres films que j’ai peu aimés (Aladdin, Pocahontas… entre 94 et 97).

Parmi les traumatismes que j’ai eus dans l’enfance sur cassette : Mickey Mouse et son Noël pourri, avec Picsou dans le rôle de Mr Ebenezer Scrooge, un cauchemar ! Mais aussi, les 101 Dalmatiens, Cruella m’aura fait très peur. Fievel, l’espèce de souris dont la vie est un enfer. Beethoven le chien (trop de bave!). Petite Princesse ou Princesse Sarah, une histoire d’orphelinat atroce. Parmi les non traumatismes : je n’ai jamais vu Bambi ni La petite sirène. Ouf.

Les nounous nous apportaient des cassettes à regarder. À l’école on en regardait aussi. Il fallait que les enseignants se partagent le magnétoscope unique à tout l’établissement. Arnaud se souvient de Donald et les mathématiques diffusé en cours par son prof.

Je me souviens encore ouvrir le petit meuble à cassettes qui sentait le bois et le drap humide. Et le bruit que faisait le loquet en métal à l’ouverture. Alors, qu’est-ce qu’on regarde ? Et de nous jeter sur le canapé, partagé à trois ou à plus, sous des couettes épaisses, avec du chocolat.

En cassette, nous avons pu regarder L’île aux enfants, Pollux et Winnie l’ourson. Dans l’île aux enfants, Casimir et ses amis déambulaient dans un univers édulcoré. Il y avait un indétronable kioske avec un facteur dedans qui distribuait des bonbons (les services postaux s’étaient déjà diversifiés apparemment !). Et puis ensuite, j’ai eu quelques bonnes surprises, qui restent aujourd’hui très chères à mon cœur : Fifi Brindacier, Les Aristochats (mon préféré), Les Pierrafeux (le film de 1994) et Les Pierrareux à Rock Vegas (2000).

Sociologie de la cassette : la cassette n’est pas que liée à l’enfance. C’est aussi le souvenir perpétuel d’un père qui dit « je vais enregistrer le match » mais se trompera dans les boutons de la télécommande et enregistrera la 2 au lieu de la 1. C’est également les soirées télévisées qu’on voulait immortaliser et garder chez soi en faisant fi des copyrights. Je me souviens encore lorsqu’on enregistrait le concert des Enfoirés sur cassette, ou des émissions de Noël. Il y avait aussi ces moments où la famille était là dans le salon, ça parlait de la vie et tout d’un coup du sport, du tennis ou je ne sais plus quoi, et quelqu’un se mettait à enregistrer la partie pour ne rien manquer et tout revoir. Il y avait alors des crises diplomatiques au sein du foyer : « Non ne prends pas cette cassette y a le dessin animé des enfants dessus ! » Car oui, on enregistrait des films. Nous avions enregistré tous les De Funès, Hibernatus, Les Gendarmes à Saint Tropez, La Grande Vadrouille, Le Corniaud, etc. Je me rappelle encore les moments où on regardait Depardieu ou Pierre Richard sur une cassette enregistrée dans La Chèvre, ou Le Grand Blond avec une chaussure noire. On pouvait marquer le nom de l’enregistrement sur l’étiquette blanche avec des lignes vierges sur la cassette ou bien on découpant le résumé, le titre et l’image dans le Télé loisirs, Télé Poche ou Télé Sept jours et on le collait avec du Scotch sur la cassette.

C’était donc une époque où l’on avait le droit de se retaper toutes les publicités télé sur cassette. Mirlaine machine, Ferrero Rocher, Perrier, Tipiac, les Monster Munch, les chimpanzés d’Omo, le chien de Chocapic, les pubs pour les cartables Barbie pour les filles et Batman pour les garçons, la pub Télé Z avec le Basset, Guy Roux tenant une Cristalline, les pubs pour aller à Disney, les pubs de bouffe pour enfants, les pubs d’alcool ou de tabac (Lucky Strike, Malboro…), toutes les pubs pour jouets avec des voix de pétasses, Action Man, la poupée Cindy, les Furbies, les Polypocket, les Razmokets dont on avait des cassettes… les dessins animés en cassette, on en avait plein, Max et Dingo, Scoobidoo, Sissi impératrice, Robin des bois, Le livre de la jungle, et les éternels bandes annonces/intermèdes de la télévision. Sur certaines cassettes, il y avait même la météo d’enregistrée (Evelyne Dheliat, Catherine Laborde, Sophie Davant, Laurent Romejko) !

Après avoir grandi, et parés d’une collection de plus de 50 cassettes, je reçus des cassettes VHS avec des films noirs et blancs. Je me souviens encore de Katharine Hepburn dans L’impossible Monsieur Bébé, que ma maman regardait beaucoup. Puis j’ai vu My Fair Lady, qui est devenue mon film préféré à l’époque.

Et enfin le DVD est arrivé. Du moins, il a débarqué avec ses gros sabots. Il a détrôné le magnétoscope avec un lecteur DVD encore plus onéreux. Il était muni de pistes bonus et de la piste son seule séparée du film. J’ai pu ainsi voir, dans les années 2000, tous les Peter Sellers (Panthère rose, etc.), les pièces de théâtre (Au théâtre ce soir), les Colombo et Kuzco en DVD. Ce qui constituait pour moi un vrai miracle pour une cinéphile… et ce qui précipita ma chute à travers les méandres de la passion du cinéma.

Et vous quels sont vos souvenirs de cassette ?

Tassa