Les films Marvel : de l’anti-militarisme des débuts au marketing de la guerre [cinéma]

L’univers Marvel est un univers basé sur des comic books américains qui ont donné lieu à leur adaptation sur grand écran dès le début des années 2000. Cette arrivée massive de super-héros coïncide avec des moments importants de l’histoire américaine : une ère post-11 septembre 2001, d’une part, et puis l’ère des médias consommés sur Internet. Marvel n’a pour le moment qu’un concurrent principal : DC Comics (Batman, Superman). La création du Marvel Studios (MCU) se fait officiellement en 1996, mais sa fondation date de 1993 avec Marvel Films. Le problème auquel le studio fera continuellement face est celui du rachat et de la conservation des droits d’exploitation (licences) de la plupart des univers et des super-héros.

Un cinéma innovant pour le genre du film de super-héros et l’ère masculiniste

Auparavant, les super-héros pouvaient être rachetés (les droits) par d’autres studios, comme ce fut le cas pour Spider-Man, produit par Sony et réalisé en 2002 par Sam Raimi, l’un des plus gros succès du film de super-héros au box-office en dehors de Superman et de Batman. Spider-Man aurait dû être fait par James Cameron, mais pris au piège des procès entre majors pour savoir qui aurait les droits, il jeta l’éponge et réalisa Titanic.

Parmi les premiers films du studio, on trouve des adaptations d’univers compliqués à mettre en scène, faute de CGI à la hauteur de ce qui se fera de mieux dès 2010. Ainsi Les Quatre Fantastiques réalisé en 1994 peine à convaincre et ne sera pas diffusé. Il a surtout servi aux studios pour conserver les droits de ces quatre personnages. Cependant, ce choix est intéressant, car on doit ce comic book à Stan Lee et à Jack Kirby, l’équipe fondatrice des Marvels. Fantastic Four (1961) raconte l’histoire d’un groupe de personnes ayant des pouvoirs extraordinaires, Mr Fantastic, L’Invisible, la Torche humaine et la Chose. L’intervention de ces quatre super-héros permet aux créateurs d’aborder des thèmes de la famille, de la condition humaine et de la différence. Le récit parle d’une exposition aux rayons cosmiques lors d’une mission spatiale. Les années 60, années de Guerre Froide, sont celles de la conquête spatiale et de la « technologisation » du monde militaire et scientifique. Les comics posent les bases d’un modèle du genre Marvel. Le scientifique, incarné par Mr Fantastic, est un homme sage, un bon mari et un bon père de famille. Les ennemis, appelés super-vilains, sont symptomatiques des années 60 et 70 : le scientifique fou, l’extraterrestre, celui dont l’expérience a mal tourné, le sorcier ou la sorcière, etc. Ces archétypes ne quitteront jamais le cahier des charges des Marvels.

Dans les années 90, malgré les difficultés financières (car les tournages coûtent déjà trop cher), seule une poignée de films sortira des studios. Blade en 1998, réalisé par Stephen Norrington est un succès au box-office qui met en scène le personnage culte doté d’un sabre et aux cascades légendaires. Blade est un super-héros à part puisqu’il lorgne vers les films gothiques. En effet, ce dernier est mi-homme mi-vampire, et il combat les vampires ennemis avec acharnement. Blade est joué par Wesley Snipes, excellent dans ce rôle iconique. En 2002 donc, Sam Raimi tourne avec brio pour le compte de Sony les aventures d’un adolescent qui découvre qu’il est un homme-araignée. Comme pour Blade, le film Spider-Man sort des sentiers battus. Spider-man n’est qu’un jeune lycéen ordinaire. Sam Raimi (metteur en scène de la saga Evil Dead) bénéficie des compétences améliorées des techniciens/ingénieurs en effets spéciaux assistés par ordinateur. Sa mise en scène est innovante et originale pour un film de super-héros, la caméra y est plus dynamique et suit parfaitement les mouvements et contorsions étranges du jeune Peter Parker. Ensuite, c’est Hulk qui sort en 2003. Réalisé par Ang Lee, cinéaste taïwanais, le film raconte l’histoire du Dr Bruce Banner, luttant contre son alter ego vert et colérique. Malgré les critiques des spectateurs et de la presse, le film est tout de même un succès. Il s’avère que Hulk ne fera jamais l’unanimité malgré les différents reboots et séries. Le film parle d’un accident de laboratoire lors duquel Bruce est irradié mortellement par des rayons gamma, modifiant son ADN. Cette fascination pour la bombe nucléaire et les travaux autour de cela tient ses racines du conflit armé de la Guerre Froide. Hulk est ainsi la première adaptation au cinéma qui s’empare de la grande thématique fondamentale des prochains Marvels : quelle est la place des États-Unis dans la guerre hégémonique et idéologique mondiale ? Le cinéma Marvel parle d’ailleurs d’impérialisme, de soft power et de propagande militariste, scientifique et culturelle.

Ce qui est intéressant dans les trois Marvel cités ci-dessus (Blade, Spider-Man et Hulk) c’est qu’ils commencent déjà à montrer le côté ambigu et dual de la firme américaine. Blade ne sait pas bien placer le curseur entre le « sauveur » et le « vengeur masqué », deux figures opposées qui finissent par se rejoindre. Et Spider-Man est la réalisation d’une Amérique se réveillant à l’aube d’un nouveau combat civilisationnel post-2001, passant brutalement de l’adolescence insouciante à l’âge adulte, cruel et plein d’ennuis. C’est particulièrement flagrant pour Hulk puisque l’intrigue est déjà le récit d’un homme à deux visages. L’un est profondément anti-militariste, cherchant à tout prix un moyen d’arrêter l’exploitation des radiations pour le bénéfice d’une super-armée, et l’autre luttant contre soi-même, son propre monstre, bien décidé à devenir le « sauveur » du Mal qui guette le monde, avec violence. Or, il n’y a pas trente-six mille moyens de sauver le monde pour un super-héros, même en colère et rebelle. L’image du savant frappé de plein fouet par l’échec de ses expériences est celle maintes fois reprise depuis Le Docteur Folamour de Staney Kubrick, ou les adaptations du Dr Jekyll et Mr Hyde. L’ambition plus intimiste d’Ang Lee bouleverse les codes de ce genre au cinéma. Il choisit de s’attarder sur la psychologie du personnage et de revenir à la bande dessinée d’origine en ayant recours à une esthétique proche du comic (split-screens, couleurs, etc.). Hulk signe déjà le lent déclin d’un genre qui ne fait que reprendre des poncifs américains.

Des spin-off intéressants de Marvel Entertainment voient le jour au cours des années 2000-2016 en dehors de Disney : Deadpool sort en 2016, une réussite sur le plan du cynisme et de l’humour noir et X-Men (entre très bons et très mauvais choix de réalisation…). Dans Deadpool, un mercenaire recontre l’amour, mais en acceptant un traitement expérimental contre le cancer pour survivre, devient l’ombre de lui-même, et le transforme en esclave. Ce postulat ressemble beaucoup à celui de Hulk, la super arme créée par l’armée se retournant contre elle. Dans X-Men, le postulat est différent puisqu’à la base, le film commence dans les années 40, lors de la montée du nazisme. L’histoire a été créée dans les années 60, également en pleine Guerre Froide. Cette saga est à la charnière entre un univers dichotomique, partagé en deux, le docteur Xavier souhaitant protéger les mutants en les aidant à se contrôler, mais ce dernier acceptant tout de même de sauver le monde des pires tyrans grâce à son équipe, et d’aider ainsi l’armée américaine qui recherche activement les mutants par le biais d’une femme dont le docteur Xavier est amoureux. Les X -Men comme celui de 2000 ou de 2016 restent principalement opposés à l’armée américaine qui manipulent les super mutants comme Wolverine appelé Weapon X.

Le tournant Disney (2008) : néoconservatisme et néocolonialisme sous l’apparence d’une ouverture féministe et postcoloniale décomplexée

Disney marque le temps des franchises exploitées pour le business des produits dérivés. On pourrait décrire cette période comme celle de l’institutionnalisation des super-héros, qui se rassemblent en groupes (dont ceux créés par Stan Lee et Jack Kirby dès les années 60). En 2008, le projet de mettre à l’écran Iron Man réalisé par Jon Favreau est tout simplement une réponse au contexte historique contemporain. L’ère des technologies connaît le tournant d’Internet et Iron Man n’est que le pendant universel de la figure du mégalomane détenteur d’une firme technologique, Tony Stark. Son combat se déplace vers l’Afghanistan, assumant l’impérialisme des États-Unis et insérant là une apologie de la guerre sans tabou… ce qui était bien moins le cas dans les tentatives de réécritures précédentes. Là où les films d’avant se persuadaient qu’il y avait une psychologie à explorer dans les personnages pour comprendre ce que c’est de porter le masque ou le costume, et tenter de distinguer le Bien du Mal, Iron Man balaye tout cela du pied pour faire table rase et revenir à de la pure mise en scène manichéenne sans relief, mais avec une musique rock et des scènes d’humour devenues cultes.

Ce tournant xénophobe continue avec bien d’autres membres de la franchise (Captain America, tournant patriote, en 2010, Black Widow en 2021, ou la relecture de la Guerre froide post-URSS). Plus question d’éthique dans ces films issus de la post-modernité. On y retrouve désormais une forme de cynisme complaisant, bien illustrée par l’ironie mordante de Stark, le milliardaire séducteur, sorte d’Elon Musk patriote. C’est la période du grand scepticisme américain : se méfier des idéologies et des dogmes, peser le Bien et le Mal, pour se figurer lequel des deux il faut combattre afin d’atteindre la paix. Si Dieu a disparu, le sauveur (avenger) chrétien et blanc est là pour s’imposer dans ce monde tout noir ou tout blanc contre les fondamentalismes religieux ou idéologiques. Iron Man est un discours de propagande militariste et capitaliste qui se veut judicieusement contestataire, puisque Tony Stark n’obéit qu’à lui-même, forme extrême de l’individualisme qui, par chance, sauve des millions de gens sur la planète.

D’un autre côté, Marvel studios revient avec une envie de pure fiction fantasy en exploitant des univers complètement fictifs (Thor en 2011 et Les Gardiens de la Galaxie en 2014), deux succès colossaux et enfin dépaysants, revivals du film se déroulant dans l’espace / une autre galaxie. On ne sait pas bien pourquoi (enfin si, on sait… $$$$$), les deux finiront par rejoindre la Terre ferme (Loki, Les Avengers, etc.).

L’appropriation culturelle

Dans ce gloubi-boulga d’effets visuels, Marvel Studios, transformé par Disney, se met à l’appropriation culturelle, grande tradition de Disney (Pocahontas, Mulan, Aladdin, etc.) avec Black Panther de Ryan Coogler en 2018, qui là encore fait exploser le box-office. Si le film est très réussi, tant dans la mise en scène, que dans le scénario, la direction d’acteur et la direction artistique, il n’est pas exempt de défauts. La mort brutale de l’acteur principal jette un voile de doute sur la suite d’une telle entreprise… Mais on se doute bien que Disney est capable de tout, y compris d’utiliser des reconstitutions des visages d’acteurs décédés (clins d’œil aux derniers Star Wars). Disney continue d’explorer le domaine du super-héros racisé avec Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux en 2021, mais aussi quelques éléments exotiques dans les Docteur Strange et l’adaptation des Eternels en 2021 par la renommée et oscarisée Chloé Zhao, réalisatrice chinoise (Nomadland).

Ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point les sous-titres de chaque nouvel opus reflète chronologiquement ce qui se passe dans le monde. Ainsi en 2016, Civil War n’est qu’un écho des Russo à l’actualité (contexte anti-terroriste, ère néo-conservatrice, ouverture néo-colonialiste avec les scènes en Afrique). Les films suivants comme Avengers Infinity War, Avengers : Endgame ou Spider-Man Homecoming et Far From Home ne sont que des prétextes à faire revenir d’anciens personnages et manquent cruellement d’originalité. Ils prennent une forme de films à tiroirs (aux multiples sous-intrigues, concernant chacun des personnages) et se plagient les uns les autres (à chaque fois la même recette : créer une équipe difficile à réunir, se mettre d’accord pour sauver le monde, combattre l’ennemi de l’intérieur puis l’ennemi étranger). C’est ainsi qu’est né le multivers, chez Docteur Strange puis chez Spider-Man. Les super-héros pratiquent tous le cross-over, forme répandue dans les séries TV. On retrouve donc Thor dans les Avengers, Hulk dans Thor, Les gardiens de la Galaxie dans Thor et Thor dans les gardiens de la Galaxie, et ainsi de suite avec les autres.

Mon avis

Mon avis : 90% des productions du Marvel Studios sont ratées, passent à côté de leur vrai sujet ou proposent une simple redite ennuyeuse. Seuls Les Avengers de 2012, Les Gardiens de la Galaxie I et II, Thor de 2011, les premiers Deadpool et X-Men restent très classiques dans leur sujet et peuvent être regardés pour ce qu’ils sont : de chouettes films avec des équipées fantastiques, sans trop de dommages cérébraux. Malgré les tentatives de faire dans l’exotisme ou dans le 100% à la Star Wars (Thor 3 et Thor 4, Black Panther, La suite des Avengers et des Gardiens de la Galaxie), il y a toujours quelque chose que Disney n’assume pas ou couvre avec son autodérision au sujet des super-héros.

Black Widow, Captain America et Les Avengers suivants sont définitivement trop propagandistes (pro-idéologie américaine conservatrice), mais surtout trop longs (vous pouvez vous endormir pendant au moins 1h ou cligner des yeux pendant toute la partie centrale…). La longueur est d’ailleurs un problème majeur au cinéma aujurd’hui, et spécifiquement dans les Marvels (parfois plus de 2h15 de film…) pour réaliser qu’au moins 45 minutes de chacun des longs métrages étaient inutiles, bavardes ou bien trop rocambolesques. Le manque d’originalité est assez flagrant, même si on entre dans une ère des représentativités (femmes, personnages racisés et figures ultra marginales). Là où Iron Man était une suggestion assez jouissive de la part des studios, les délires visuels des années 2010 pour copier Iron Man dans Thor par exemple, finissent par lasser. En face, la concurrence ne fait pas beaucoup mieux, mais ce sera l’objet d’un autre article, puisque les sujets chez DC Entertainments et les partis pris artistiques ne semblent pas tout à fait les mêmes (Watchmen, The Dark Knight Rises, Man of Steel, etc.).

Signé Tassa

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